CBD et dépendances : peut-il aider au sevrage du tabac et du cannabis ?
Arrêter de fumer, qu’il s’agisse de tabac ou de cannabis, est souvent un marathon plus qu’un sprint. Entre le manque, l’irritabilité, les insomnies et l’obsession de “juste une dernière cigarette”, beaucoup cherchent des alternatives plus “douces” aux substituts nicotiniques classiques ou aux traitements médicamenteux.
Le CBD s’est imposé dans ce paysage comme un nouvel allié potentiel. Mais au-delà du buzz marketing, que dit réellement la science ? Le CBD peut-il aider à se passer de tabac et de cannabis, ou n’est-ce qu’un effet de mode savamment entretenu par le marché du bien-être ?
CBD et dépendance : ce que fait (et ne fait pas) le cannabidiol dans le cerveau
Le CBD, ou cannabidiol, est l’un des principaux cannabinoïdes présents dans le cannabis, mais contrairement au THC, il n’est ni psychotrope ni “planant”. Il agit sur le système endocannabinoïde, un réseau de récepteurs présents dans le cerveau et le corps, impliqué dans la régulation de l’humeur, du stress, de la douleur, du sommeil, mais aussi des comportements de récompense et de dépendance.
La dépendance au tabac et au cannabis implique plusieurs circuits cérébraux, notamment :
- le système de récompense dopaminergique (qui renforce la prise de la substance) ;
- les circuits du stress et de l’anxiété (qui se dérèglent lors du sevrage) ;
- la mémoire associative (les “triggers” : café, apéro, soirées, etc.).
Des études précliniques et cliniques suggèrent que le CBD pourrait :
- moduler la libération de dopamine, donc atténuer le “cercle vicieux” de la récompense ;
- réduire l’anxiété et le stress, très présents pendant le sevrage ;
- diminuer l’“appel” de la substance (le craving) et l’attention portée aux signaux associés à la cigarette ou au joint ;
- avoir un effet sur le sommeil, souvent perturbé lors d’un arrêt.
Cependant, il est important de rester clair : à ce jour, aucun pays européen n’a officiellement reconnu le CBD comme traitement de première intention du sevrage tabagique ou cannabique. On parle d’une piste intéressante, appuyée par des données préliminaires, mais pas (encore) d’un médicament validé pour cette indication.
CBD et sevrage du tabac : ce que montrent les études
Plusieurs travaux se sont penchés sur l’utilisation du CBD pour aider à arrêter ou réduire le tabac, avec des résultats encourageants mais encore limités en taille et en durée.
Une étude pilote souvent citée, menée au Royaume-Uni, a évalué l’effet d’un inhalateur de CBD chez des fumeurs souhaitant réduire leur consommation :
- 24 fumeurs ont été répartis en deux groupes : inhalateur de CBD vs inhalateur placebo ;
- à chaque envie de cigarette, ils devaient utiliser l’inhalateur plutôt que de fumer ;
- après une semaine, le groupe CBD avait réduit sa consommation de cigarettes d’environ 40 %, contre aucune réduction significative dans le groupe placebo.
(Morgan CJA et al., Addictive Behaviors, 2013)
Dans une autre étude, le CBD a montré une capacité à réduire l’“attention biaisée” vers les signaux liés au tabac (photos de cigarettes, situations de fumée), ce qui pourrait diminuer le risque de rechute :
- des fumeurs dépendants ont reçu 800 mg de CBD ou un placebo ;
- on a ensuite testé leurs réactions à des images liées au tabac ;
- le CBD a réduit la salience et l’envie induites par ces signaux visuels, comparé au placebo.
(Hindocha C. et al., Addiction, 2018)
En clair, le CBD ne remplace pas un substitut nicotinique, mais il pourrait :
- atténuer le craving lié à des situations à risque (pause café, soirées, stress) ;
- réduire l’anxiété et l’irritabilité ;
- aider certains fumeurs à diminuer leur consommation.
Ce n’est ni une baguette magique, ni une garantie de succès, mais plutôt un “coussin” supplémentaire pour amortir la période de sevrage, surtout quand il est intégré dans une stratégie globale (aide comportementale, substitution nicotinique, accompagnement médical ou tabacologique).
CBD, THC et dépendance au cannabis : une relation plus complexe
Pour le cannabis, la situation est à la fois plus complexe… et plus prometteuse. Le THC est le principal responsable des effets planants, mais aussi du risque de dépendance et de troubles anxieux, psychotiques ou de l’humeur chez certains usagers vulnérables. Le CBD, lui, semble plutôt jouer le rôle de “modulateur” du THC.
Des études suggèrent que le CBD pourrait :
- réduire certains effets indésirables du THC (anxiété, tachycardie, paranoïa) ;
- atténuer le “manque” chez les consommateurs réguliers qui arrêtent ou diminuent ;
- aider à stabiliser l’humeur et le sommeil pendant le sevrage.
Une étude clinique randomisée menée au Royaume-Uni a évalué le CBD chez des personnes souffrant de trouble lié à l’usage de cannabis :
- participants fortement dépendants, souhaitant réduire ou arrêter le cannabis ;
- administration orale de CBD (200, 400 ou 800 mg/j) vs placebo pendant 4 semaines ;
- les doses de 400 et 800 mg ont montré :
- une réduction significative de la consommation de cannabis ;
- moins de symptômes de manque ;
- un bon profil de tolérance.
- (Freeman TP et al., The Lancet Psychiatry, 2020)
Pour les usagers de cannabis qui souhaitent réduire ou arrêter, le CBD pourrait donc :
- aider à passer progressivement de produits riches en THC à des produits riches en CBD (puis à l’arrêt complet) ;
- limiter les symptômes de sevrage (irritabilité, troubles du sommeil, agitation) ;
- constituer une alternative moins à risque, à condition de viser l’arrêt et non un simple remplacement à long terme.
Attention cependant : le CBD n’annule pas l’addiction d’un claquement de doigts. La dépendance au cannabis implique des dimensions psychologiques, sociales et comportementales. Le travail avec un professionnel (addictologue, psychologue, CSAPA en France) reste fortement recommandé.
Comment utiliser le CBD dans une démarche de sevrage, sans se tromper de combat
Pour ceux qui souhaitent intégrer le CBD à un plan d’arrêt ou de réduction du tabac ou du cannabis, certains principes peuvent aider :
1. Clarifier l’objectif
- sevrage complet du tabac ;
- réduction puis arrêt du cannabis ;
- ou simple diminution de la consommation (objectif parfois intermédiaire mais à cadrer).
2. Choisir des formes adaptées
- Huile sublinguale : action relativement rapide, dosage modulable, usage discret ;
- Gélules : pratique pour des doses régulières, mais moins souple ;
- Fleurs ou résines CBD à vaporiser : attention, ce format peut entretenir le geste de fumer, ce qui n’est pas idéal dans un sevrage tabac ;
- E-liquides CBD : utiles pour les fumeurs qui passent à la vape, mais à combiner intelligemment avec la réduction de la nicotine.
3. Commencer par de faibles doses et ajuster
- commencer bas (ex. 5–10 mg, 1 à 2 fois/jour) ;
- augmenter progressivement en fonction des effets ressentis ;
- pour des effets sur l’anxiété ou le craving, les études utilisent souvent des doses plus élevées (300–800 mg/j), difficiles à atteindre avec les produits du commerce sans encadrement médical.
4. Ne pas négliger l’accompagnement
- pour le tabac : combiner avec des substituts nicotiniques, un suivi tabacologique, des applications d’aide au sevrage ;
- pour le cannabis : consulter un addictologue, un CSAPA, ou un professionnel de santé formé aux addictions ;
- travailler aussi sur les habitudes de vie (sommeil, sport, gestion du stress, environnement social).
Précautions, effets indésirables et contre-indications
Le CBD est généralement bien toléré, mais il n’est pas dénué d’effets secondaires possibles :
- fatigue ou somnolence ;
- troubles digestifs (diarrhée, nausées) ;
- baisse de l’appétit ;
- interactions possibles avec certains médicaments (notamment métabolisés par le foie, via le cytochrome P450).
Il est recommandé de demander un avis médical avant d’utiliser du CBD si vous :
- prenez des traitements au long cours (antidépresseurs, anticoagulants, antiépileptiques, etc.) ;
- souffrez de maladie hépatique ;
- êtes enceinte ou allaitez (usage déconseillé) ;
- avez des antécédents de troubles psychiatriques sévères.
Enfin,évitez de conduire après avoir consommé des doses élevées de CBD ou des produits contenant des traces de THC : la somnolence et les légères altérations de la vigilance peuvent être présentes.
Ce que dit la loi en France et en Europe sur le CBD
Le cadre légal du CBD en Europe et en France est en constante évolution, mais plusieurs repères permettent d’y voir plus clair :
Au niveau européen
- La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), dans l’arrêt Kanavape du 19 novembre 2020 (affaire C‑663/18), a estimé que le CBD extrait de la plante entière ne pouvait pas être considéré comme stupéfiant s’il n’a pas d’effet psychotrope prouvé.
- Le CBD alimentaire est considéré comme un Novel Food au sens du règlement (UE) 2015/2283, ce qui implique une obligation d’autorisation préalable pour certains produits ingérés.
En France
- Un arrêté du 30 décembre 2021, modifié par l’arrêté du 29 décembre 2022, encadre la culture, l’importation et la commercialisation du chanvre. Il autorise la vente de produits dérivés de variétés de chanvre inscrites au catalogue européen, à condition que :
- la teneur en THC n’excède pas 0,3 % (alignement sur le règlement (UE) 2021/2115) ;
- les produits finis mis sur le marché ne représentent pas de risque pour la santé publique.
- La décision du Conseil d’État du 29 décembre 2022 (n° 444887) a annulé l’interdiction générale des fleurs et feuilles de chanvre CBD, ouvrant la voie à leur vente sous conditions.
- Le Code de la santé publique (CSP) classe le THC comme stupéfiant (article R.5132-86), mais pas le CBD, tant qu’il ne contient pas de THC au-delà des seuils autorisés.
Attention aux allégations thérapeutiques
- En France comme dans l’UE, il est interdit de présenter un produit à base de CBD comme un “médicament” ou un traitement du sevrage tabagique ou cannabique sans autorisation de mise sur le marché (AMM), conformément à la directive 2001/83/CE et aux articles L.5121-8 et suivants du CSP.
- Le CBD peut être vendu comme produit de bien-être, complément ou cosmétique, mais les promesses de “guérison” ou de “traitement” sont strictement encadrées.
Enfin, la France mène actuellement une expérimentation du cannabis à usage médical (décret n° 2020-1230 du 7 octobre 2020, codifié au CSP, art. R.5121-33 et s.), qui concerne certains médicaments à base de THC et CBD pour indications graves. Cette expérimentation ne porte pas sur les produits de CBD bien-être vendus en boutiques ou en ligne, mais elle montre la montée en puissance d’un cadre médico-légal plus structuré.
CBD et sevrage : un outil parmi d’autres, pas un ticket miracle
Les données disponibles suggèrent que le CBD :
- peut aider certains fumeurs de tabac à réduire leur consommation et à mieux gérer les envies et l’anxiété ;
- offre une piste sérieuse comme adjuvant dans le trouble lié à l’usage de cannabis, en diminuant la consommation et les symptômes de manque ;
- agit surtout comme un modulateur du stress, de l’anxiété et des circuits de récompense, plus que comme un “substitut” direct à la nicotine ou au THC.
Mais il ne remplace ni l’accompagnement médical, ni les outils validés (substituts nicotiniques, thérapies cognitivo-comportementales, programmes spécialisés en addictologie). L’approche la plus efficace reste souvent combinée : un cadre, un suivi, des outils validés… et éventuellement le CBD comme soutien complémentaire, bien choisi, bien dosé et utilisé en connaissance de cause.
Si vous envisagez d’intégrer le CBD dans un sevrage tabac ou cannabis, parlez-en à un professionnel de santé, informez-vous sur la législation en vigueur et privilégiez des produits traçables, analysés en laboratoire, et conformes aux seuils de THC autorisés. Le CBD peut être un allié, mais c’est à vous – idéalement accompagné – de reprendre la main sur votre consommation.
Sources et références (sélection)
- Morgan CJA et al. “Cannabidiol reduces cigarette consumption in tobacco smokers: preliminary findings.” Addictive Behaviors, 2013.
- Hindocha C. et al. “Cannabidiol reverses attentional bias to cigarette cues in a human experimental model of tobacco withdrawal.” Addiction, 2018.
- Freeman TP et al. “Cannabidiol treatment for cannabis use disorder: A phase 2a, double-blind, placebo-controlled, randomized, adaptive Bayesian trial.” The Lancet Psychiatry, 2020.
- CJUE, 19 novembre 2020, affaire C‑663/18, B S et C A (affaire dite “Kanavape”).
- Arrêté du 30 décembre 2021 relatif à l’application de l’article R.5132-86 du CSP pour le cannabis, modifié par l’arrêté du 29 décembre 2022.
- Conseil d’État, décision n° 444887, 29 décembre 2022.
- Règlement (UE) 2015/2283 relatif aux nouveaux aliments (Novel Food).
- Règlement (UE) 2021/2115 sur le soutien de la PAC, fixant notamment le seuil de 0,3 % de THC pour le chanvre.
- Code de la santé publique, art. R.5132-86 (liste des stupéfiants), art. L.5121-8 et suivants (médicaments).
- Décret n° 2020-1230 du 7 octobre 2020 relatif à l’expérimentation du cannabis à usage médical en France.


